L’Allemagne face à ses exportations d’armes

Surtout connue pour ses exportations de machines-outils et d’automobiles, l’Allemagne l’est moins pour ses ventes d’armes. Pourtant, la République fédérale a exporté en 2013 pour 5,85 milliards d’euros de matériels militaires (1), un niveau record. D’après l’institut SIPRI (2) , elle se hisse même à la 3ème place des pays exportateurs d’armement dans le monde sur la période 2009-2013, après les Etats-Unis et la Russie, mais devant la Chine, la France et le Royaume-Uni. Avec 7% de parts de marché dans le monde (contre 5% pour la France), Berlin est un producteur et vendeur d’armes incontournable, notamment dans certains domaines-clés: 1er exportateur mondial de sous-marins conventionnels, 2ème exportateur mondial de blindés.

Ce succès incontestable dérange pourtant de plus en plus au sein de la classe politique et la société civile. Et place le gouvernement allemand devant un dilemme compliqué.

 

Une industrie de l’armement solide et tournée vers l’export

L’Allemagne  doit sa position dans l’armement à un tissu industriel performant. Malgré le démantèlement d’une partie de ses entreprises de défense en 1945 (notamment aéronautiques), le pays est parvenu à reconstituer une industrie dès les années 50. Aujourd’hui, celle-ci est constituée à la fois de nombreuses PME et de quelques grands groupes privés actifs dans la plupart des secteurs : Rheinmetall (blindés, artillerie), Krauss-Maffei Wegmann (blindés, artillerie), Diehl Defence (systèmes terrestres et aériens, missiles), Heckler & Koch (armes légères), Thyssen Krupp Marine Systems (naval de surface et sous-marins), Atlas (torpilles), Airbus Defence and Space (aviation, radars) ou encore Tognum AG (propulsions et systèmes pour blindés). Certains de ces groupes sont parmi les plus gros de leur catégorie au niveau mondial (Rheinmetall, TKMS), offrant ainsi au pays des acteurs ayant une « masse critique » suffisante pour rester performants sur les marchés étrangers.

 

Essentiellement de structure privée et ne pouvant compter que de manière limitée sur les commandes de l’armée fédérale, l’industrie de défense allemande s’est orientée très tôt vers l’export. Elle a aussi pu profiter de quelques clients historiques, comme les Etats-Unis ou Israël, qui ont commencé à acheter ses produits dès les années 50. Le char Leopard 1, développé par Rheinmetall et Krauss-Maffei à partir de 1959, est l’emblème de la renaissance de l’industrie de défense allemande d’après-guerre, avec plus de 4 500 unités vendues dans une douzaine de pays (3). Cette orientation vers les marchés étrangers n’a d’ailleurs cessé de croître depuis la fin de la Guerre froide car les commandes domestiques sont de plus en plus réduites: l’Allemagne investit aujourd’hui à peine 1,3% de son PIB dans la défense, l’un des niveaux les plus faibles de l’OTAN (4).

 

Du point de vue réglementaire, les industriels de défense allemands ont également pu profiter jusqu’ici de règles à l’exportation assez souples. Certes, la législation allemande encadre la vente de l’ensemble des produits d’armement, des armes létales, au matériels « militaires » non létaux (Ex : systèmes d’entraînement etc.), en passant par les matériels « à double usage », civil et militaire (Ex : électronique) (5). Mais malgré cet encadrement, les autorisations d’exportation ont été assez aisées à obtenir ces dernières années, d’autant plus que certains produits ou pays de destination ne nécessitent pas d’accord direct des autorités (pays de l’UE et de l’OTAN notamment). Les industriels allemands ont pu ainsi vendre leurs produits dans quelque 135 pays du monde durant la dernière décennie (6).

 

Sur la période 2009-2013, les principaux clients de l’Allemagne ont été les Etats-Unis (10%), Israël (8%) et la Grèce (8%) (7) , trois importateurs de longue date et grands consommateurs de sous-marins, blindés et munitions Made in Germany. En parallèle, la part des exportations destinées aux pays hors-UE ou OTAN n’a cessé d’augmenter, atteignant 62% en 2013 (8). Une situation qui n’est pas sans susciter des grincements de dents car beaucoup de ces destinataires sont réputés être des Etats peu démocratiques. Selon le député Jan van Aken (Die Linke), il y aurait 9 pays violant les Droits de l’Homme parmi les 20 principaux importateurs d’armes allemandes en 2013, dont l’Arabie-Saoudite, l’Algérie, le Qatar, les EAU et l’Indonésie (9).

 

Des exportations qui ont du mal à passer
La forte augmentation des exportations d’armement (+25% en 2013), qui s’ajoute à certains scandales (pots-de-vin versés par Rheinmetall en Grèce, gros contrats conclus récemment par Rheinmetall et TKMS en Algérie et en Arabie-Saoudite etc.), suscitent aujourd’hui un vrai débat dans le pays. Des voix se sont élevées pour demander au gouvernement d’être plus strict dans ses autorisations de vente et de prendre en compte les Droits de l’Homme. Outre les formations politiques traditionnellement pacifistes (Die Linke, Verts, FDP, frange du SPD), une partie de la société civile fait également pression en ce sens. En décembre 2014, par exemple, la conférence des Eglises évangélique et catholique allemandes a fortement critiqué les exportations d’armes vers les pays instables ou non-démocratiques, et demandé des mesures rapides de limitation (10) .

Dans ce contexte, le gouvernement a promis plus de transparence dans les autorisations de vente. Le Contrat de Coalition de 2013 prévoit ainsi de conserver les « Principes politiques » mis en place en 2000 sous le gouvernement Schröder - une série de décrets encadrant la vente des matériels militaires - et de mieux informer le Bundestag des décisions du gouvernement en matière d’armement. De son côté, le vice-chancelier et ministre de l’Economie Sigmar Gabriel (SPD) - qui garde la haute main sur les autorisations de ventes - s’est engagé à mener une politique beaucoup plus stricte. Cette ligne dure, appréciée dans une partie de l’électorat SPD, a suscité des remous parmi les industriels de défense et certains politiques : le porte-parole économique de la CDU, Joachim Pfeiffer, a ainsi accusé Gabriel de « mettre en danger la sécurité nationale » en voulant imposer trop de restrictions(11).

 

D’après les informations obtenues par le Bundestag, cette politique plus stricte a déjà eu un impact en 2014. Le gouvernement allemand a ainsi autorisé des exportations d’armement d’une valeur totale de 6,52 milliards d’euros l’an dernier, soit 22% de moins qu’en 2013 (8,34 milliards)(12) . En revanche, les exportations dites « réelles » - résultant des prises de commandes antérieures et autorisées par l’ancien gouvernement - ont doublé, passant de 933 millions à 1,8 milliard entre 2013 et 2014. Fin janvier, le gouvernement allemand a également décidé de suspendre les exportations d’armes vers l’Arabie-Saoudite suite au décès du roi Abdallah, en raison de l’instabilité de la région.

 

Toutefois, ces nouvelles restrictions imposées par Berlin ont des limites. La presse et les partis d’opposition ont ironisé sur le fait que la « suspension » touchant l’Arabie-Saoudite ne concernait finalement que les armes « létales », le ministère de l’Economie ayant autorisé dès février l’exportation de systèmes d’entraînement et de simulation de tirs « non-létaux » vers Riyad(13). Sigmar Gabriel continue également à s’engager de tout son poids pour défendre les intérêts de l’industrie d’armement allemande à l’étranger. Il a notamment été très critiqué pour avoir autorisé en 2014 la vente de détonateurs et d’un sous-marin à Israël peu après l’offensive de Gaza (14). En janvier, il a également accepté la vente de deux nouveaux sous-marins à l’Egypte, et indiqué publiquement qu’il soutiendrait TKMS dans l’appel d’offres « géant » de douze sous-marins en Australie (15). Quant à l’Arabie-Saoudite – officiellement sur liste noire - Gabriel a estimé que lui vendre des sous-marins n’était pas un problème car les submersibles ne permettent pas « d’opprimer une foule » (16) . Des exemples multiples, qui prouvent que l’Allemagne n’est pas prête à restreindre totalement ses exportations d’armes.


Le gouvernement allemand se retrouve donc actuellement dans une situation complexe, tiraillé à la fois entre sa volonté d’être plus sévère et la nécessité de ménager une industrie de défense qui pèse quelque 100 000 emplois directs en Allemagne (17) . Si Berlin a clairement décidé d’être plus vigilant sur ses exportations, cela n’implique nullement un « abandon » de son industrie de défense, qui continuera à être soutenue économiquement et politiquement. Le pragmatisme a ses raisons.


(1) https://www.dw.de/r%C3%BCstungsexporte-auf-rekordniveau/a-17699947
(2) https://www.sipri.org/googlemaps/2014_of_at_top_20_exp_map.html
(3) https://www.zeit.de/politik/2012-08/ruestungsindustrie-bombengeschaefte-auszug-buch
(4) World Bank / SIPRI – Military Expenditure (% GDP) 2010-2014 - https://data.worldbank.org/indicator/MS.MIL.XPND.GD.ZS
(5) https://www.ruestungsindustrie.info/ruestungsexport-der-rechtliche-rahmen
(6) https://www.waffenexporte.org/2015/01/eine-kurze-einfuhrung-zu-deutschen-waffenexporten/
(7) https://de.statista.com/statistik/daten/studie/182209/umfrage/wichtigste-empfaengerlaender-von-deutschen-ruestungsexporten/
(8) https://www.spiegel.de/politik/deutschland/ruestungsexportbericht-deutschland-steigert-geschaefte-um-ein-viertel-a-974505.html
(9) https://www.waffenexporte.org/category/deutsche_ruestungsindustrie/
(10) Der Spiegel - 08.12.2014 - Les Eglises critiquent des exportations croissantes
(11) https://www.sueddeutsche.de/politik/ruestungsexporte-cdu-politiker-wirft-sigmar-gabriel-gefaehrdung-der-nationalen-sicherheit-vor-1.2094502
(12) Dpa, 9 février
(13) https://www.spiegel.de/politik/deutschland/saudi-arabien-deutschland-genehmigt-export-von-kriegswaffen-a-1018365.html
(14) https://www.spiegel.de/politik/ausland/gabriel-erlaubt-ruestungsexport-nach-israel-a-986580.html
(15) Focus Online- 12.02.2015- Industrie de l’armement : Gabriel accepte de faire des affaires avec l’Egypte
(16) https://www.weser-kurier.de/startseite_artikel,-Gabriel-ruestet-sich-fuer-Riad-_arid,1072964.html
(17) https://www.ruestungsindustrie.info/industrie/beschaeftigung-in-der-deutschen-sicherheits-und-verteidigungsindustrie

 (Christophe Gauer - juin 2015)